À toi qui lis ces lignes,
rien ne t’a mené ici par hasard.
Ce fragment t’est confié avant même que

l’histoire ne commence.
Une braise conservée dans l’ombre.

Garde-la précieusement.
Elle te guidera là où l’héroïne avance

encore à tâtons.

— CLN Eyolf
La gardienne

© CLN Eyolf, 2026. Tous droits réservé.
Ce fragment t’a été confié pour être lu, ressenti… et gardé précieusement. Toute reproduction, diffusion, modification ou utilisation, même partielle, sans autorisation est interdite.
 
Certaines histoires voyagent de main en main. D’autres choisissent à qui elles se révèlent.

Premier contact

Un fragment conservé avant l’éveil de la Résonance des Âmes

Alena
10 ans

— Vas-tu rester en place, que je te cogne comme il se doit ?

Je frappe une fois. Il s’éloigne.
Un deuxième coup. Il s’envole dans les airs, encore. Merde !

C’est super difficile de cogner dans un sac de frappe sans Lilan pour le maintenir. Ça remonte à quand la dernière fois que j’ai eu la salle d’entraînement pour moi seule ? Facile ! Ça n’est jamais arrivé. D’habitude, les effluves musqués et bruts de l’effort saturent l’air autant que la testostérone, et les grognements s’entrechoquent aux coups et aux crissements des tapis en cuirs dans une mélodie réconfortante. Aujourd’hui, je suis seule. Seule face à mon destin.

Je ronchonne sous ma frustration, mais je serre les dents pour me reprendre et poursuivre mon échauffement. Je partage l’entraînement des autres soldats au quotidien, alors les exercices s’enchaînent sans réfléchir. Mes muscles picotent, puis chauffent : c’est mon moment préféré ! Surtout lorsque mon cœur et ma respiration se calent sur un rythme de croisière. Au moins, ça coupe le sifflet aux idées qui s’agitent dans ma tête. Je me concentre sur mes montées de genoux, les slaloms et la corde à sauter. Seulement sur ça. Bouger. Toujours plus vite, toujours plus fort pour oublier l’importance de l’épreuve à venir.

Bientôt, une moiteur recouvre mon dos, mon cou, mes bras, puis la totalité de ma peau brûlante.

Ce n’est pas assez, je dois continuer ! Je dois me préparer à tout affronter.

Cette salle de sport est plus silencieuse qu’une crevette qui boude. Ça laisse trop de place au brouhaha de mes pensées. La perspective de l’échec commence à ralentir mes mouvements, alors je me concentre sur le flux du sang dans mes tempes, sur mon souffle régulier, sur le martèlement de mes pas. Pour le moment, voilà le tempo à suivre.

J’inspire. Gonfle mes poumons du mélange odorant du sel des algues séchées et de la sueur. C’est ma maison. Puis expire et contracte mes abdos pour une dernière remontée avant de risquer un coup d’œil vers l’horloge au-dessus de la porte d’entrée. Sept heures et demie.

Impossible ! Je suis là depuis deux heures ? Déjà !

Mon cœur palpite et l’énergie court dans mes veines, inépuisable.

Je me demande si Lilan est en train de refourguer ses œufs de Morpoutre abyssal du petit-déjeuner comme d’habitude. Tiens, on pourrait glisser des perles de Pétillonde dans les plats du prochain banquet. Ça pétille en bouche, ça fera plus d’effet que leur Glouffet visqueux. Beurk, ces œufs verts laiteux ne méritent pas mieux que de finir dans les égouts du palais. M’en fiche que ça donne une bonne mémoire, c’est trop dégueu, qu’ils se les gardent, moi, je passe mon tour.

Une fois de plus mon esprit part à la dérive, mais les bêtises attendront. Je secoue la tête de droite à gauche avant de continuer. Je dois rester mesurée dans ma préparation. Me présenter à l’épreuve finale exténuée conduirait à lire la déception dans les yeux de Père, et c’est la dernière chose que je veux.

Mon but est clair : devenir le bras droit de mon grand frère pour me tenir à ses côtés en tant que protectrice. Voilà la seule place où je me vois. Comment pourrais-je me rapprocher de lui si je faillis aujourd’hui ? Comment gagnerais-je ma place dans ma famille si je flanche devant notre père ?

Est-ce que je mérite de me tenir aux côtés de l’héritier ? Voilà la finalité de cette épreuve et rien n’attendrira le Roi dans sa décision. Ni mon âge ni mon statut de princesse. Princesse ? Pff… à part ce titre pompeux, rien chez moi ne colle à ce rôle. Non, je suis une guerrière ! Un corps forgé par la sueur, aux réflexes aiguisés. Les arts martiaux coulent dans mes veines !

Mes professeurs ne m’enseignent ni l’étiquette ni l’art du point de croix. Inutile d’aborder le sujet de la danse, je ne maîtrise qu’une seule chorégraphie : celle des combats. ‶ Épée ″ était mon premier mot et, dès mes premiers pas, mon maître m’a transmis les méthodes les plus efficaces pour briser des os. Bon, il me semble que toute princesse qui se respecte suit des cours de sciences politiques… mais je préfère celui de stratégie militaire. C’est beaucoup plus amusant.

Des pas claquent sur le sol en marbre du palais, précédant les grincements de la porte massive sur ses gonds rouillés par l’humidité saline.

C’est l’heure !

Le silence s’épaissit, s’alourdit jusqu’à oppresser ma boîte crânienne. Les torses se bombent, les cous se tendent. Ils appellent ça un port altier ; moi, je dis qu’autant d’orgueil finit toujours par coincer la nuque. Tout ça parce qu’ils se pensent supérieurs au seul motif de se pointer dans le sillage du roi. S’ils savaient que leur arrogance ne tiendrait pas deux secondes si je décidais d’éteindre cet éclat de suffisance dans leurs yeux globuleux. Un quart de seconde suffirait, ils ne percevraient mon mouvement qu’une fois ma lame enfoncée dans leur carotide. Mais avec des si…

Je fige les traits de mon visage sous un masque impénétrable et ignore le besoin d’air de mes poumons après cet échauffement interminable en leur imposant un rythme lent et régulier. Pendant mon approche, je garde les yeux rivés au pendentif d’or et de saphir qui brille sur la robe du Roi.

Je serre les dents. Rassembler assez de courage pour affronter son regard hautain et calculateur me prend trop de temps à mon goût. Mais quand je relève la tête, je redresse les épaules, croise les bras dans mon dos et écarte légèrement les jambes. Fière. Prête.

J’y arriverai.

La puissance et la détermination fusent dans mes veines.

Arthur se dresse droit et fort aux côtés de Père.  

Pour beaucoup, le bleu impénétrable de son regard sur moi incarne le sérieux et l’autorité naturelle d’un héritier. Moi, j’y décèle la tendresse et la malice d’un grand frère bienveillant. Je veux devenir son garde du corps, pourtant, ce sont ses bras qui m’offrent sécurité et réconfort lorsque ma solitude m’étouffe. Et ce sont ses mains, parfois, qui ébouriffent mes cheveux pour me rappeler que je ne suis encore qu’une enfant. Après tout, je ne rêve que d’une chose : me tenir près de lui.

Il s’assure que personne ne l’observe et m’adresse sa confiance absolue d’un clin d’œil complice. Ce simple geste gonfle ma poitrine d’espoir et affermit ma volonté déjà solide.

L’air se fige. Mon cœur aussi, alors que mon instinct me hurle que la tempête est sur le point de déferler.

Sans prendre la peine de me saluer, de m’encourager ou même de vérifier que je suis en mesure d’agir, Père lève le bras et claque des doigts. Aussitôt, cinq hommes masqués surgissent.

Père, si tu espérais dissimuler leur identité avec ces stupides cagoules, c’est raté ! Comment pourrais-je ne pas les reconnaître ?

La carrure colossale de Rhor, mon maître en arts martiaux, reste inégalée dans tout le royaume. Parks serre et desserre ses poings, ce tic nerveux trahit son agitation avant chaque combat. Chark, lui, déséquilibre toujours ses appuis d’un léger balancement. Quant à Foran ? Il bascule sa tête de droite à gauche pour détendre sa nuque, plus raide qu’une algue séchée à cette heure matinale. Et puis, je le vois, lui… Lilan. Sa petite silhouette au milieu des géants.

Sur la vingtaine de soldats d’élite de la garde royale, nous ne sommes que deux guerriers-enfants. Une base étrange pour une amitié, et pourtant… au fil des ans, elle est devenue la plus sincère qui soit. Après tout, qui d’autre pourrait comprendre ma vie chaotique, sinon un orphelin abandonné aux portes du palais ? Il est le seul, excepté mon frère, à détenir ma confiance.

L’armée royale compte des milliers d’hommes, mais, pour cette épreuve cruciale, mon père a choisi ceux qui partagent mon quotidien. Ensemble, nous transpirons et repoussons nos limites. Si ma langue connaît le goût métallique du sang, la leur aussi.

Ce n’est pas un hasard. Mais une nouvelle stratégie du fameux Souverain Tacticien.

Mes camarades avancent d’un pas, remplissant le silence du cri du cuir sous leurs bottes. Combien de fois ai-je oublié de retirer les miennes ? Une seule. Et le souvenir de la tape de mon maître d’armes, pour me rappeler le respect dû aux tapis sacrés, me picote encore l’arrière du crâne.

L’instant se fige et cela n’a rien à voir avec une potentielle réprimande. Le masque de Lilan glisse sur son visage plus fin que les autres. En d’autres circonstances, je rirai de ce vêtement taille unique mettant à rude épreuve son complexe d’infériorité marqué. Il vit entouré d’hommes virils et lui rappeler sa place de gamin de la Garde est le meilleur moyen de le faire sortir de ses gonds pour prendre le dessus. Quand on est aussi petite que moi, on doit bien trouver des stratagèmes pour garder le contrôle de la situation et des combats. Mais aujourd’hui, c’est différent. Est-ce l’ambiance tendue qui amplifie ses traits résignés ? En tout cas, toute envie de plaisanter m’a déserté.

Ça ne me plaît pas. Mais alors pas du tout.

Lilan a vite replacé son masque, mais pas assez pour passer à côté de ses lèvres pressées l’une contre l’autre en une ligne si fine qu’elles semblent inexistantes. Pourquoi l’intensité de son regard bloque-t-elle l’air dans mes poumons ? Pourquoi semble-t-il déchiré de l’intérieur, comme sur le point d’accomplir la chose la plus difficile de sa vie ? Si seulement cette impression se résumait à lui seul… Mais que font-ils tous ici ? Pourquoi s’avancent-ils vers moi en traînant dans leur sillage le poids de leur loyauté ? Pourquoi ai-je la sensation qu’ils sont décidés à se sacrifier ? Quel scénario tordu le roi a-t-il imaginé ?

Je retiens mes interrogations, et mon sourcil en quête de hauteur, pour garder à tout prix mon masque impénétrable vissé sur mon visage.

— Ces hommes ont trahi ma confiance !

Les mots de Père me transpercent tout autant que son regard glacé me cloue sur place. Il ne cille pas. Puis sa voix tonitruante résonne encore sous les hautes voûtes, gronde jusque dans mes os :

— Tue-les ! Tous, jusqu’au dernier !

— Quoi ?

L’ordre, sans appel, me pousse à reculer d’un pas. Mes muscles se figent, paralysés par la stupeur. Un jeu ? Une mise en scène ? Non. Je les ai tous reconnus, et Père le sait. C’est un test ! Un test pour mesurer ma fidélité à la couronne.

Mes yeux s’agitent dans tous les sens à la recherche d’une échappatoire. C’est impossible. Comment pourrais-je tuer mon maître ? Tout le temps passé à apprendre à combattre, à me relever, à affronter chaque obstacle. Ma mémoire se remplit de souvenirs plus vivaces les uns que les autres. Sa voix grave, ses félicitations, ses engueulades, ses tapes amicales qui me font décoller de terre… Il a tenu le rôle de père bien mieux que mon propre géniteur.

Et Lilan ? Comment pourrais-je abréger l’existence de mon meilleur ami ? Et les autres ? Ces hommes veillent sur moi depuis mes trois ans !

Si la certitude d’avoir compris cet ordre ne m’ébranlait pas assez, le visage crispé et le corps tendu de mon frère me l’affirment : voilà mon épreuve. Choisir entre ma place auprès de mon frère et ceux qui sont devenus ma famille. Je refuse ! Impossible d’obéir à cet ordre incompréhensible. Douter de la fidélité de ces hommes serait grotesque. Jamais ils ne trahiraient sa confiance !

Le pire, c’est que si le combat débute, ils offriront une démonstration au Roi pour m’éviter de perdre la face, tout en se laissant tuer. Ils connaissent mon objectif et mes sacrifices pour l’atteindre. Je les connais par cœur ; je sais qu’ils mettront tout en œuvre pour m’aider. Y compris s’oublier eux-mêmes.

 Rien qu’à l’idée de couvrir mes mains de leur sang, j’ai envie de me recroqueviller au sol. Je voudrais revenir en arrière, retrouver nos moments de camaraderie. Foran qui taquine Lilan sur ses cheveux trop longs pour un soldat, et nos parties de cartes, où ils m’accusent de tricher (alors que c’est faux). Promis, j’en rirais plutôt que de me mettre en colère. À cet instant précis, mon vœu le plus précieux serait de reprendre nos stratagèmes puérils pour piquer les vêtements de Rhor pendant sa douche. Imaginer sa mine mi-énervée, mi-défaite pendant qu’il se débat avec un casque et un bouclier pour cacher ce qui doit le rester.

Même si, après un tel massacre, je parvenais à me regarder dans un miroir, cela n’aurait plus aucune importance : mon existence cessera en même temps que celles de ma famille, mes amis, mes piliers. Il ne restera de moi que la coquille d’un corps sans âme.

Est-ce là l’intention de Père ? Me transformer en monstre sans raison ni scrupules ? En arme au cœur froid comme la glace ?

Ils ne me laissent pas le temps de calculer les différentes issues à cette situation. Ils avancent, synchronisés jusque dans leurs paupières réduites à l’état de fente. Vite, trop vite ! Comme s’ils devinaient l’avalanche de mes pensées sur le point de me pousser vers l’échec.

Mon corps réagit avant ma tête. Guidée par l’instinct et mes réflexes aiguisés, je bloque la première offensive de Rhor de mon avant-bras. La tête basculée en arrière, je manque de m’écrouler sous la détermination contenue dans les yeux brillants de mon mentor. Il accepte son sort, prêt à m’offrir sa vie. La mort dans l’âme, je glisse, me faufile et me tortille grâce à ma petite taille, comme l’eau entre les rochers. Je frappe Chark au plexus quand ils m’attaquent à trois en même temps. C’était nécessaire… alors pourquoi ma respiration devient-elle aussi laborieuse que la sienne ? Foran tente de balayer mes jambes. J’esquive d’un saut en arrière et gagne quelques précieuses microsecondes. 

Mes yeux restent secs, pourtant, les larmes drainent mon cœur à l’agonie de son essence. Pour eux, je ne suis ni une princesse ni une demoiselle en détresse : ils déploient force et dextérité, par respect pour nous, par loyauté pour moi.

La poitrine comprimée, mes difficultés pour respirer n’ont, cette fois, plus rien à voir avec mon échauffement. Ma gorge se serre à chaque frappe décisive retenue. Hors de question de leur porter le coup fatal.

Puis, ruinée, je lâche les vannes et ma vue se brouille de larmes d’impuissance. Ce sens n’étant pas indispensable, je ferme les paupières pour interdire ce déluge. Le souffle court de mes camarades et le frottement de leurs vêtements me suffisent pour les localiser. Je connais chacune de leurs bottes secrètes. Parks feinte : il tape du pied à droite, mais je sais qu’il frappera à gauche. Là. Je lève la jambe et bloque son coup d’un tibia ferme. Anticiper le moindre mouvement est devenu instinctif. Mes pieds nus détectent la plus infime vibration sur le tapis. Ils sont pris dans ma toile.

Plongé dans l’obscurité, mon esprit s’apaise, s’endort. Je vole, je danse. Le craquement des os. Les gémissements de souffrance. Tous ces sons pulsent comme une mélodie dissonante, fausse, incohérente.

Soudain, le silence retombe. Seuls mes poumons, affolés par l’adrénaline et l’effort, refusent d’y céder.  

Mes yeux s’ouvrent sur un spectacle de désolation : cinq corps gisent au sol. Un sanglot tente de s’échapper de ma gorge. Celui du soulagement de constater que cinq poitrines se soulèvent encore.

J’ai essayé d’étouffer mes émotions, pourtant j’ai retenu mes coups. Ma détermination, mon désir d’aider mon frère à assumer son rôle d’héritier… tout cela ne suffit pas. Je demeure incapable d’assassiner mes amis pour arriver à mes fins.

Je relève la tête et croise les yeux écarquillés de mon frère. Quand d’un geste machinal, je chasse la sueur sur le point de m’aveugler, mon attention dérive vers le visage impassible de Père. Un frisson glacé dévale mon échine sous son examen.

Est-il déçu ? Contrarié ?

Depuis qu’il m’a confié à la garde, je ne le vois qu’à l’occasion de rencontres diplomatiques. Alors comment pourrais-je mieux le connaître que n’importe quel citoyen ? Pendant qu’eux l’admirent pour son sens de l’économie, fiers qu’il préfère nourrir son peuple plutôt que de se parer de soie. Moi, je ne vois en lui que ce Roi refusant son rôle de père. Mais aujourd’hui, le stade des reproches pour son manque de tendresse est largement dépassé.

Même s’il me gardait à distance, je croyais en ces belles paroles. Je l’aimais pour sa volonté de protéger ses sujets. Je pensais qu’il comprenait l’importance de chaque existence, qu’il considérait son peuple comme sa richesse la plus précieuse.

Alors, comment ose-t-il jouer avec leur vie sans sourciller ?

Son acceptation m’importe peu. Ne m’importe plus ! Mon corps tremble. Je dois serrer les poings pour me contenir. Soit il doutait de mes capacités et de mes chances de victoire, soit il s’apprêtait à sacrifier des vies pour un vulgaire test d’aptitude.

 Ma poitrine se comprime, mon cœur pleure face à son absence de considération pour son peuple. Il m’a poussé à blesser les miens. Pire, il voulait me voir les tuer ! Mes muscles se tendent et mes ongles s’enfoncent dans mes paumes.

Il y a forcément un sens à tout ça !

Les paupières closes, je force ma respiration sur un rythme régulier. Je savoure la texture de l’air qui entre dans mes poumons, déguste la sensation lorsqu’ils se vident. Seules les traces de sueur et du sel des larmes restent dans le sillage bienfaiteur de l’oxygène. Peu à peu, mon cœur s’apaise, mon souffle s’amenuise, presque imperceptible. Pourtant, ma rage pulse dans mon âme, dirigée vers ce Roi aussi froid que calculateur.

Un instant. Qu’est-ce que c’est ? Un froid. Un froid polaire émane des tréfonds de mon âme. Sa morsure, si vive, me brûle. Mes extrémités picotent, mes membres s’engourdissent. Je connais ces sensations. Je ressens les mêmes lorsque je manipule l’eau. Mais là, les tiraillements et la pression sont décuplés. Écrasée, je lâche prise. Je hurle ma rage au visage de ce Roi qui affirme être mon père.

Aussitôt, un mur de glace fuse vers lui. C’est moi qui ai fait ça ? Cette puissance ? Ce pouvoir ? Est-ce possible ?

Un instant, je crois avoir touché le Roi. Père se tient droit, immobile, ses yeux exorbités à quelques centimètres de la pointe de glace à l’extrémité du mur. Une infime distance, permise par le courage de ses gardes dont les corps forment un rempart contre cet assaut imprévu. Le moment semble suspendu, figé, comme si, en plus de l’humidité ambiante, j’avais aussi gelé l’air lui-même.

Dans cette immobilité générale, mes poumons reprennent vie en premier. Mon souffle jusque-là coupé se ranime et s’affole : c’est comme dans les légendes ! Celles que mamie Behema me raconte pour m’endormir quand je m’infiltre dans les quartiers royaux. Mais ce ne sont que des contes… non ?

Pourtant, l’évidence est là : ce mur ! Voilà une preuve irréfutable, givrée et étincelante de ma maîtrise de l’eau sous sa forme solide. Un pouvoir digne des héros de ces histoires. Le mur n’a pas filé droit. Des courbes gracieuses contournent mes camarades à terre. Il les a épargnés. JE les ai protégés. Impossible de garder le silence plus longtemps. Ma voix résonne alors, claire et plus assurée que jamais :

— Cessez vos manipulations sordides ! Si vous osez, ne serait-ce que penser de nouveau à mettre des vies en jeux pour de telles inepties, vous me trouverez sur votre chemin ! Je resterai loyal envers mon royaume jusqu’à mon dernier souffle, mais surtout envers ses sujets. Cette couronne sur votre tête implique de protéger et de considérer chacun d’eux à leur juste valeur. Et non de les utiliser comme un outil pour atteindre vos sombres desseins !

Mon audace me surprend. Ai-je un jour osé parler ainsi ? Le plus triste dans cette histoire reste que cet homme n’a jamais autant entendu le son de ma voix. Cependant, au milieu des victimes de cette épreuve, mon cœur à vif s’exprime dans son honnêteté la plus pure. Peu importe si je dois sacrifier ma vie pour protéger les miens. Je suis prête à tout. Je rêve du jour où cette satanée couronne prendra place sur la tête d’Arthur. Parce qu’il écoute avant de juger, peu importe le rang. Parce que lui gouvernera avec l’intelligence de notre père, mais aussi la douceur de maman. Avec lui sur le trône, ils bénéficieront d’un toit sur la tête et de pain dans leurs assiettes, oui. Mais ils auront surtout la certitude d’exister aux yeux de leur souverain.

Cette fois-ci, je ne peux plus réguler la course de ma respiration ; elle m’échappe. Ce n’est pas digne d’un soldat de se laisser aller aux émotions, mais je suis impuissante. Mon cœur gonfle et cogne dans ma poitrine à la vue de ce roi aveugle au trésor juste sous ses yeux.

Il se retourne finalement et quitte la pièce sans desserrer les lèvres.

J’ai échoué.

Que vais-je devenir si je ne sers à rien ? Comment protéger mon frère si je ne suis pas à ses côtés ? 

— Pensez-vous encore qu’elle manque de courage ?

Ce chuchotement nasillard émanant de l’un des conseillers royaux me hérisse les poils.

Père doutait donc bien de moi et plus précisément de ma bravoure. Mais ce petit opportuniste au cou coincé n’obtiendra pas plus de réponses que moi de la part du Roi. Mes jambes se dérobent sous mon poids et je m’effondre au sol dans un long soupir, découragée, en même temps que mon mur de glace explose au sol en mille éclats de poussière.

Je dois sortir d’ici !

Je commence à ramper à quatre pattes pour me remettre debout quand des gémissements étouffés vibrent dans l’air. Je repousse le spasme de culpabilité qui tente de me figer sur place. Je coupe le sifflet à mes pensées parasites, me concentre sur mes pas et laisse mes compagnons assommés derrière moi. Quelques bleus et une ou deux fractures n’arrêteront pas de tels guerriers.

J’ai mal ! Si mes adversaires m’avaient roué de coups, massacrée et achevée, je comprendrais une telle souffrance. Mais, je suis indemne, mise à part cette douleur écrasant ma poitrine.

C’est le bordel dans ma tête et dans mon corps. Comment mon cœur peut-il encore battre, enfoui si loin, ratatiné, brisé ?

Mes pas s’enchaînent, lents et incertains, dans les couloirs du palais. Je ressemble à une boussole abandonnée par le nord.

Depuis combien de temps errais-je ainsi ?

Je n’en sais rien !

Je finis par m’écraser contre un mur avant de glisser jusqu’au sol froid. Mon visage plonge dans mes mains. Mes doigts écrasent mes yeux à travers mes paupières closes. Je me cache du présent pour analyser mon passé. Quand ai-je négligé mes responsabilités ? Quand ai-je pu donner une raison à mon père de me considérer comme une lâche ?

Si seulement maman était là. Elle ne m’a jamais autant manqué. La tête toujours baissée, j’enroule mes bras autour de mes épaules pour imaginer le refuge offert par l’étreinte d’une mère. Son visage est flou dans mes souvenirs, pourtant, j’ai la conviction qu’elle me soutiendrait. Mieux, elle me poserait les bonnes questions pour me guider vers les réponses tant cherchées. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle meure en couche ? Et si, mon petit frère, trop faible, ne l’avait pas suivi moins d’un an plus tard ? Est-ce que, sans ces drames dans notre vie, père m’aurait gardé près de lui ? De notre famille ?

Malgré mes états d’âme, un gloussement sec m’échappe en repensant à ma vie aux côtés des soldats de la garde. L’expertise en maniement de poignard de ces grands gaillards n’égale que leur maladresse pour élever une enfant.

Je n’aurais jamais pu les tuer.

Foran me lisait des histoires jusqu’à ce que je m’endorme, sans jamais se fâcher quand j’en réclamais encore une dernière pour la troisième fois de suite. Chark cuisinait toujours mes plats préférés et, même en ronchonnant sur ces pâtes d’écrevisses, finissait son assiette jusqu’à la dernière miette. Et Parks paniquait chaque fois que je m’empêtrais dans leurs habits trop grands, ceux qu’on m’enfilait quand les miens traînaient au sale.

Même si j’ai maintenant dix ans au lieu de trois, je ne comprends toujours pas pourquoi Père a décidé de m’exiler dans les quartiers de la Garde. Il se passe rarement une semaine sans qu’on ne me rappelle à quel point je ressemble à ma mère. Est-ce cet héritage qui l’insupportait au point de m’exiler à l’autre bout du palais ? Ou ai-je commis une bêtise qui expliquerait son rejet ? En tout cas, ce n’est pas mon refus d’obtempérer d’aujourd’hui qui vont me ramener dans les quartiers royaux.

Dès que j’aurai retrouvé le contrôle de mes jambes, je me lèverai et retournerai m’entraîner. Je repousserais mes limites physiques, épuiserais mes forces jusqu’à atteindre ce stade libérateur, ce moment précis où le cerveau n’a plus assez de ressources pour tergiverser et n’a d’autre solution que de sombrer dans le néant. L’entraînement intensif imposé à la garnison est parfait pour ça. Je continuerais de supporter mon quotidien sans jamais proférer la moindre plainte. Comme depuis ces sept dernières années, j’oublierais à quel point l’absence d’amour et de tendresse de mon père m’écrase le cœur. Après tout, il assume de lourdes responsabilités, je ne voudrais pas le déranger. Et peut-être qu’un jour, il me donnera une nouvelle chance de prouver ma valeur. Et mon courage.

Mon refus de tuer mes camarades est-il une faiblesse à ses yeux ?

— Tu n’as même pas le cran de nager jusqu’à la grotte de l’effroi, ricane une voix moqueuse.

Elle parvient à peine jusqu’à moi, pourtant elle me semble destinée. Je relève la tête pour tomber sur le couloir vide, plongé dans les ténèbres, je suis seule ici. Alors, d’où ça vient, bon sang ?

— Bien sûr ! Pourquoi irais-je dans un endroit pareil ? C’est bien trop dangereux.

— Apparemment, Rime l’a fait. Les filles des cuisines jacassent la-d’ssu depuis ce matin. Ce qu’il est courageux ! Quel homme incroyable ! Gnagnagna, c’est à vomir !

Je me redresse avec peine. Mes genoux et mes hanches craquent à cause de mon immobilité prolongée, après tant d’efforts. La pointe de mes chaussures racle le sol, mais j’avance, guidée par le bourdonnement de la conversation et cette imitation médiocre de voix féminine. Mon doigt effleure le mur jusqu’à un embranchement où je me cache dans l’ombre. Où suis-je arrivée ? Encore embrouillé, mon esprit identifie la porte des cuisines devant moi avec la rapidité d’une limace pendant que les deux garçons poursuivent leur discussion. Ils ne doivent pas être beaucoup plus vieux que moi. Vu que les mains de l’un restent enfouies dans les poches de son tablier couvert de farine et que l’autre arbore un vêtement couvert de sang frais, j’en déduis qu’ils travaillent en cuisine. J’espère juste qu’il ne gesticule pas autant quand il manipule un couteau de boucher, celui-là.

— Tu crois vraiment à ces conneries ? Il s’est juste payé vos têtes avec des bobards plus gros que lui !

— J’ai pensé comme toi, mais il nous a montré une de ces pierres lumineuses. Tu sais, celles qu’on ne trouve que dans les grottes les plus profondes. Je t’assure, à les entendre, ils préparent déjà les plans pour ériger une statue en l’honneur de tant de bravoure !

Le reste de la conversation disparaît dans un tourbillon. Et si je ramenais une de ces roches à Père ? Entre lâche et brave, il ne doutera plus jamais. M’acceptera-t-il de nouveau dans notre famille ? Pourrai-je occuper le poste de bras droit d’Arthur ?

Le poids dans ma poitrine s’allège. Maintenant que j’ai un objectif précis pour cible, je serre les poings et accélère le pas. C’est décidé ! Je l’entends déjà féliciter mon initiative : Alena est aussi indispensable que fiable, elle a toute sa place à nos côtés.

La sortie la plus proche est une grande porte par laquelle les vivres arrivent aux cuisines. J’agrippe la poignée, l’abaisse et tire le battant de toutes mes forces. Des étincelles lumineuses scintillent à la surface de la membrane retenant l’eau hors du palais et m’hypnotisent quelques secondes. Mes doigts la traversent, un léger picotement magique, puis c’est le choc thermique. L’eau des bas-fonds est glacée. Je franchis la barrière et, aussitôt, des frissons parcourent mon épiderme.

Les ondins primaires mutent à la moindre éclaboussure d’eau, mais, grâce au sang royal qui coule dans mes veines, j’ai le plein pouvoir sur mes transformations. Peu importe mon environnement, dès que je le décide, un battement de cœur plus tard, mes jambes sont devenues queue.   

Mon rythme cardiaque reste pourtant trop lent, bien qu’il frôle la tachycardie. Alors je retiens ma respiration et m’élance dans les profondeurs avant même l’ouverture complète de mes branchies.

Un souvenir s’impose à mon esprit, comme un flash. Je me vois, à deux ou trois ans, nager aussi vite que le permet ma minuscule queue, poursuivie par mon grand frère dans une partie de chasse-cache-cache. Mes éclats de rire résonnent encore à mes oreilles. Avant le décès de maman, cet endroit était l’un de nos terrains de jeu favoris. Après, les environs du palais sont devenus un lieu d’entraînement. Alors, j’ai exploré chaque coin et recoin et, même si la grotte de l’effroi ne figure pas parmi les destinations populaires, le chemin le plus rapide se profile déjà dans ma mémoire. Je file si vite que ma vue devient floue sur les côtés. Seul mon objectif occupe mon esprit et ma course folle m’y mène en un rien de temps.

Je stoppe net. Sans aucun doute, ce lieu mérite son nom. L’obscurité compacte de l’entrée plonge dans les entrailles de la Terre, jusqu’au noir d’encre des ténèbres. Le silence, oppressant, m’entoure, s’enroule sur ma peau, comprime mes poumons. Asphyxiés. Qu’est-ce qui se cache dans cette noirceur caverneuse ? Quelle créature reste là, tapie, enfouie dans l’eau stagnante mêlée de boue prête à surgir ?

Je ne me suis jamais autant éloignée du palais. Le plus fou, ce qui me choque le plus dans cette mâchoire de roche, c’est l’absence de vie. Aucun crustacé. Aucun poisson, même minuscule, à l’horizon. Pourquoi ne suis-je pas déjà parti ? Je devrais fuir cet endroit, partir loin de cette cavité abyssale qui refuse de reprendre son souffle.

Mes sourcils se froncent : je défie cette grotte de résister à mon courage. La détermination pulse dans mes veines, pourtant, je ralentis. Je prends le temps de scruter chaque algue immobile et la plus petite ombre au cas où une menace s’y cacherait. Plus je pénètre dans la caverne, plus j’ai l’impression de m’enfoncer dans le ventre de la Terre. Mon cœur pulse, cogne dans cette cage devenue trop étroite, bourdonne dans mes oreilles. Sa cavalcade est le seul son, il devient si fort qu’il rebondit sur les parois rocheuses à la recherche de failles pour se dissimuler. Mes poils se dressent sur mon épiderme, à l’affût du moindre mouvement suspect dans l’eau.

Tout à coup, mon instinct frappe.

Hurle : fuis.

Mais je reste.

Parce que si je recule… il aura eu raison.

Une ondulation lente et sinueuse caresse ma peau.

Et tout s’effondre.

Il est déjà trop tard.

Je ne sortirai pas d’ici.


Ce n’était que la première étincelle!
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Mais il ne dit pas tout.
D’autres souvenirs attendent encore d’être révélés.

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CLN Eyolf,

La Gardienne